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Être une femme et journaliste de terrain
Perso

Être une femme et journaliste de terrain

Voici une nouvelle année et un peu de temps pour écrire avant que l’avalanche d’infos ne vienne m’interdire mon passe temps favori. Avant de me lancer, je tiens à préciser que tout ce que je vais expliquer ci-dessous, n’affecte en aucun cas ma passion que je vais continuer à exercer, peu importe les conditions.

Quand on écrit ce genre de billet, c’est toujours un peu le cœur serré car on est tellement conditionnées à ne pas exprimer ces choses là. Et c’est aussi du domaine de la thérapie. Détailler des événements traumatisants, revient à les revivre. Et quand on a été traumatisée par des violences de ce type, c’est rare qu’on veuille revenir dessus. Dans mon cas, je commence à peine à me relever des agressions subies, mais le chemin de la guérison est long.

Les violences sont multiples et prennent plusieurs formes. Les prémices des violences subies sont souvent au sein de l’organisation dans laquelle on travaille. Ça a été mon cas quand des bénévoles du média associatif qui m’embauche, m’ont interpellée de façon agressive, un soir quand j’étais seule à la rédaction et qu’ils venaient de finir leur émission. Ils mont abordé avec hurlements, veines qui explosent et tête rouge de furie pour un billet humoristique féministe que j’avais fait à l’antenne quelques jours avant. Ils avaient mal compris mes vannes féministes à l’antenne et un des deux hommes a cru que je visais … son père. Un homme qui m’expliquait quelques jours avant, en rigolant qu’il gardait toujours son couteau de boucher dans sa voiture . Pendant qu’ils m’hurlaient dessus, dans ma tête il n’y avait plus rien. Un vide absolu. La seule pensée qui se formait lentement, était seulement liée à ma survie. Comment j’allais me sortir de cette situation. Seule contre deux gaillards entre 40 et 50 ans, dont un qui pouvait aller à sa voiture récupérer un couteau de boucher. J’ai pas surenchéri, j’ai attendu que ça passe. Ce qui revenait dans ma tête non stop, c’était l’image de lui qui avançait sur moi, tête en avant, en hurlant, en me forçant à reculer.

Je n’ai jamais eu affaire à ce genre de situation, dans un endroit qui est censé être sécurisé pour moi. Et en plus avec des gens que je côtoyais, avec qui j’avais échangé un peu sur mes combats féministes. Bon, qui n’étaient absolument pas d’accord avec moi, mais qui se forçaient à m’écouter tout de même. Quand on connait l’agresseur, on ne se méfie pas. On l’accepte « tel qu’il est ». Voila un sacré problème pour mon cerveau qui s’est instantanément mis en mode « sidération » et qui m’a empêché de me rebeller, de hurler à mon tour, de faire quoi que ce soit. Car mon cerveau savait aussi que ce monsieur, avait ce fameux couteau dans sa voiture dont il ventait la présence.

J’ai tout de suite informé ma rédaction de ce que je venais de vivre. J’étais mal. J’avais peur. Car ces deux personnes, n’étaient pas que deux. Ils étaient une douzaine de « potes » qui venaient faire des émissions radio de divertissement une fois par semaine. Le tout accompagné de bouteilles d’alcool. Du coup, j’avais peur des représailles. Des suites. Des « réactions ». Car la fraternité dans ce genre de cas est exceptionnelle. On isole la femme qui a été victime. On l’accable. On explique qu’elle a exagéré. Qu’elle est « trop émotive » … « trop sensible ». Ils nient, ils mentent, ils cachent. Et pour être honnête je sais qu’ils n’ont absolument aucune idée des répercussions de leurs agressions. Ni du fait que c’est une agression, car ils sont formatés ainsi. A réagir avec « force » quand ils n’aiment pas quelque chose. A s’imposer, à exploser et à terrifier. C’est ça « être un homme ».

La rédaction m’a soutenue immédiatement. Le président de l’époque à même du démissionner tellement la situation était devenue intenable – il avait lui aussi reçu des e-mails menaçants de la part de ces gens. Je n’ai pas assez de mots de remerciements pour exprimer ma gratitude à ma directrice et au nouveau président qui ont pris des décisions rapides. Le groupe a été évincé et un nouveau système de sécurité pour les femmes à la rédaction a été mis en place. Le premier, plus d’alcool ni de personnes en état d’ébriété dans les locaux. Ensuite un filtrage basé sur d’autres paramètres pour l’acceptation de nouvelles émissions.

Quand on est une femme, on nous traite de plusieurs façons. La première est une sorte de « stéréotype » du genre : « t’es une femme… donc t’es comme une fleur … et une fleur on s’occupe d’elle avec douceur et attention … « . Cette phrase on me l’a dite. A plusieurs reprises. Et chaque fois j’ai l’image du « mème » avec Xena. Évidement que c’est une énorme ineptie misogyne qui met les femmes dans une posture d’objet et surtout dans une position inférieure . Donc, non j’ai pas besoin d’être une fleur. J’ai juste besoin qu’on me traite comme un être humain et qu’on déverse pas sur moi toute sa toxicité masculiniste.

Le pire n’était pas là vraiment. J’ai pas mal souffert de cette situation, du fait que c’était sur le lieu de travail. Ce qui mettait en danger mon job et mon moral. Aller à la rédaction la peur au ventre de se retrouver coincée est terrorisant.

Mais j’avais rien vécu encore. Alors que je passais plutôt ma vie au studio, les choses ont évolué vite et j’ai été amenée à faire de plus en plus de manifestations. Et avec les manifestations, les situations de micro agressions, agressions sexistes et agressions sexuelles. Ce qui m’a vraiment marqué, a été le constat suivant: plus la situation en manifestation devenait violente, plus les agressions sexistes évoluaient. Plus un espace devient instable, plus les femmes deviennent des proies.

Les violences subies sur le terrain, sont à 98% masculines et ce sont des insultes sexistes, des crachats ou des jets de projectiles, pour les plus « légères ». A celles-ci s’ajoutent les attouchements sexuels ou la violence physique. Comme à cette fête de la musique à Besançon quand je travaillais (je filmais un concert) et un homme est venu derrière moi et m’a léché la joue. Je me suis tournée effrayée, à deux doigts de vomir … et j’ai vu un homme qui rigolait, fier de son exploit. J’ai essayé de dire quelque chose, mais j’avais même pas de mots pour exprimer ma colère.
Cette F O U T U E  de sidération qui intervient chaque fois. Et le pire c’est que je sais me défendre dans une situation que j’anticipe. Mais quand ça arrive de nul part, ma non-violence internalisée, mélangée à l’impossibilité de réagir car en train de filmer, ça me met en situation de proie. Et l’agresseur sait que je suis une « proie facile ». Le fait d’être sur le terrain en tant que journaliste/camérawoman exacerbe les agressions sexistes. Qui elles arrivent de façon récurrentes à toutes les femmes, peu importe leur statut et l’endroit.

Un des pire moments c’est dans une manif, quand un homme a commencé à me tourner autour et à me parler de façon libidineuse. J’ai tout de suite compris que cet homme était en mode prédateur, car sa façon de m’aborder et de « s’intéresser » à moi, n’était autre qu’une volonté d’assouvir sa soif de domination. Car pour se sentir un « vrai homme » il devait se prouver à lui même et à ses « potes » qu’il pouvait m’agresser sexuellement. Avec ma caméra en train de filmer, assez difficile de gérer la situation. Beaucoup de monde, situation tendue de tous les côtés, moi seule et au milieu de la foule. C’est là qu’il a commencé à m’attraper par le bras, je l’ai repoussé, ensuite il a réessayé à m’attraper par les épaules, je l’ai repoussé et je lui ai dit de me lâcher. Il est reparti à 2 m rigoler avec ses amis qui étaient, de toute évidence, vraiment ravis d’assister à cette situation. Comme j’ai décidé de partir vite, il m’a insulté. Pour venir me chercher 200 m plus loin et finir par attraper ma partie génitale avec sa main en y mettant toute sa force … un peu comme s’il était fier de suivre les conseils de Trump. Je l’ai vraiment poussé cette fois-ci avec toute ma force. Il faisait presque une tête de plus que moi et le double en corpulence. Alors que je suis une grande fille. J’avais envie de hurler. De pleurer . De crier. J’étais horrifiée par ce qu’il venait de se passer. Je me suis éloignée autant que possible. J’ai pas pu réagir avec véhémence car j’avais peur que d’autres personnes viennent s’en prendre à moi. Car dans ces situations il y un effet de masse qui protège l’agresseur (car ils sont dans son camp). Dans les personnes que j’ai vu après incident, un ami homme à qui j’ai dit à demi-mot que j’avais été agressée sexuellement. Il m’a répondu « ah … oui, il y a quelques gars bourrés »

J’ai trainé cette horreur avec moi. J’ai pleuré. J’ai pris des douches. J’ai juré de plus jamais faire ce genre de job. C’est tout ce que j’ai pu faire, car porter plainte était strictement impossible. Trop long à expliquer pourquoi, mais impossible (du fait aussi de la police, évidemment).

J’ai pas arrêté mon job. J’ai juste continué avec un peu plus de précautions. Mais j’ai repris la boxe. J’ai frappé le sac jusqu’à me faire tellement mal aux coudes et genoux que je pouvais plus sortir sans manches longues. J’ai expulsé toute la violence que j’ai reçu. J’ai vomi toute la toxicité masculine qu’on à vomi sur moi.

Beaucoup d’épisodes plus ou moins graves ont continué. Entre le harcèlement en ligne, qui lui a pris des formes gigantesques à chaque image de reportage qui mettait en cause un policier. Des hommes cadres, parfois élus, parfois même ambassadeur. Des réactions plus ou moins toxiques. Sans parler de ceux qui sont « anonymes » et qui m’expliquent que je devrais mourir dans une fosse à purin, ou que je mérite d’être violée.

Dès que je met ma casquette « journaliste » tout change pour moi dans les manifestations. Je deviens la cible préférée de certains manifestants prédateurs ou même des policiers avec les mêmes réactions violentes, mais « légales » car eux, ils ont « le droit ». Le droit de me matraquer, de m’insulter de me mettre des boucliers dans la tronche. Les « casse toi pute »ou « ta gueule pétasse » sont la norme, car, encore une fois, comme l’espace est devenu violent, les premières cibles « faciles » sont les femmes. A cela s’ajoute l’ignominie de certains policiers ou gendarmes qui viennent me voir, quand c’est calme et commencent une sorte de « flirt » maladroit. Les raisons peuvent être différentes. Pour avoir quelques infos, ou carrément pour tester si ça peut marcher ou pour humilier et rigoler ensuite avec ses potes (le passe temps favori de ces hommes, car ils s’ennuient et les « proies faciles » sont à leur portée). Dans les deux cas c’est toujours une agression, car nous sommes sur les lieux de notre travail et ce genre de comportement ne devrait pas exister. Je ne devrais pas avoir à gérer ce genre de situation.

L’espace public, la rue en règle générale n’est absolument pas faite pour les femmes. Les femmes sont juste acceptées dans ces espaces, avec les conséquences que j’ai énumérées plus haut. Évidement, je suis consciente de tout cela et je sais où je met les pieds. Mais pour autant, il ne faut pas les laisser sous silence. Ne pas les dénoncer.

Les choses doivent changer. Pour nous, pour les générations à venir. Et toutes les victimes doivent pouvoir exprimer toutes ces violences subies. Comme elles le peuvent, sous la forme et le moyen qu’elles choisissent, si elles le peuvent et le veulent. Car l’arme absolue des agresseurs est le silence des victimes.


  1. Bernard Demandre

    Ton témoignage est émouvant et très choquant pour moi. Un homme subit parfois la violence venant d autres hommes, tu arrives à faire comprendre la différence essentielle qui existe quand la victime est une femme. As tu pu filmer certains comportements et agressions ? Reçois mon amitié et ma solidarité.
    Bernard

    4 janvier

    • Emma

      Non, j’ai pas pu filmer les agressions en les subissant car la caméra filmait autre chose. J’ai par contre le visage de certains de mes agresseurs, que j’ai pu filmer après. Merci beaucoup pour le soutien !!

      5 janvier

  2. LEBRUN

    Témoignage émouvant en effet et important … Bravo Emma !
    J-Luc

    6 janvier

  3. Olivier

    Merci de partager ce vécu, de mettre des mots clairs là où c’est si sombre d’ordinaire. Ça aide à rendre visible ce qui ne l’est pas ou peu, soit parce qu’on n’a pas appris à le voir, soit parce qu’on a appris à regarder ailleurs. Ou aussi parce qu’on n’a pas appris à se regarder soi, en tant que dominant.
    Merci pour votre courage.

    7 janvier

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